Chemin Volkan
Bourg-Murat, Reportage photo Jan 15, 2018
C’est l’histoire d’un territoire, d’un village et de ses habitants.
Aux portes de La Fournaise, dans les hauts de l’île de La Réunion la vie s’est installée, organisée à l’ombre des pitons. Les personnages se racontent, les histoires se mêlent et les liens se tissent. D’une ambiance brumeuse émergent des chroniques sociales, confessant les aspirations de certains et les désillusions des autres.
Reportage mené par Olivier Lardeux

Paul de Peindray
« …J’avais 16, 17 ans. À l’époque, les Réunionnais n’exprimaient pas le besoin d’aller voir le volcan. Mais nous autres, les intrépides, nous étions parfois 10, 20, 30 jeunes et nous nous donnions rendez-vous en face de l’Auberge du Volcan, de bon matin … Les habitants étaient à l’époque très pauvres, l’élevage n’était pas encore organisé. Quand les gens du village apprenaient qu’un groupe allait partir au volcan, ils arrivaient et ils se proposaient comme porteurs. Mais ces gens-là n’arrivaient pas seuls, ils arrivaient avec leurs vaches ! Et alors, on prenait les sacs, les couvertures, tout ce qu’on devait emmener et on mettait ça sur le dos des vaches. Et après, on se dirigeait vers le volcan. La route actuelle n’existait pas, il n’y avait que le sentier. »

Solange Rivière Picard
« Le docteur, là-bas a téléphoné aux enfants, ils leur a dit de venir parce qu’il allait me débrancher, il n’y avait plus rien à faire. Le cœur ne battait plus. Tous les enfants sont venus. Mais quand sont arrivé là-bas. Une de mes filles lui dit : « Montres moi ma maman avant de la débrancher! » Elle a pris ma main, elle a serré fort, elle a dit : « Maman, si tu as encore un signe de vie, fait le nous savoir parce que le docteur veut te débrancher ». Il parait qu’une grosse larme a coulé de mes yeux. Elle a dit au docteur qu’elle ne voulait pas qu’on me débranche, « dès morts, une larme ne coule pas! ». Cinq jours plus tard, je suis sorti du coma. Tu vois un peu! Maintenant ils m’appellent tous la miraculé. »

Jean Picard
« …Quand j’étais marmaille, je partais à l’école à côté là. On habitait source Reilhac, là-haut à côté de la Soucoupe Volante. Papa avait 350 moutons. Moi et ma sœur Jacqueline, on descendait d’ici à l’école au 27ème. Mais quand il fait froid, quatre jours de pluie, de brouillard, de givre, après la pluie, ben on était fatigués. La maîtresse, elle avait une voiture… Et ben on pouvait même pas tenir le bâton de craie. Le bâton de craie i’ tombait par terre. Elle disait que l’on était paresseux, que l’on voulait pas écrire. Elle disait anou : « mét out doi komsa ! » et elle tapait trois coups de règle en fer dessus et après elle me disait d’aller à genoux sur le béton dans le coin là-bas. Mon père m’a tiré de l’école. J’ai sorti cours élémentaire. Il m’a dit : « tu seras gardien de moutons. Tu seras berger. »

Jean-Michel Cancre
« Pourquoi je suis à la Plaine des cafres ? Alors mon père Gabriel Cancre … tu vois la Sicalait en dessous, ça appartenait à mon père, 340 hectares. Enfin, il était gérant, c’était au Ministère de l’agriculture. Il a pris ses fonctions en 51. Ça s’appelait la Ferme Modèle avant. Donc il y avait de l’élevage, il achetait des vaches en métropole, il a amené l’insémination artificielle des moutons. Tous les géniteurs et les éleveurs autour apportaient leurs cheptels femelles et il y avait des saillies. Et papa redonnait tout. C’est papa qui a crée l’élevage aux alentours. C’est pas une blague ! Tu peux en parler à toute la bande Picard tout ça, Bègue. Monsieur Cancre, c’était un monsieur. »

Cléry Bègue
« S’il avait fallu que je sois dégouté de l’élevage, il y a longtemps que je l’aurais été. Je suis né là-dedans, j’ai toujours été avec mon grand- père derrière les animaux. Il y a eu une période où on était en métro- pole. Et quand on est revenus, ç’a été une évidence du coup. Je voyais que mon grand-père aimait ça. En fait, je le fais pour moi, mais je le fais aussi pour mon grand-père. C’est mon exemple. J’ai vu tout ce qu’il a bâti. J’ai vu par où il est passé. Je me verrais mal aller ailleurs, faire un autre métier que d’être dans l’élevage… »

Jérome Métro
« Deux jours après, la police est arrivée à la caze : « Ou la volé in oj. » Un auge, c’est quoi un auge ? j’ai dit : « Non, lé pa vrè ! » Je pleurais, marmaille accusé, je me sentais agressé : « Non ma pa volé rien ». Mes parents, papa ignorant, bête, il s’en foutait, il était jamais là. J’ai dit : « La kès moin la doné a madam Sassangue, lao le pti komèrs. » Je lui avait donné pour un petit « bonbon la rouroute », et voilà ! C’était pendant la guère, parce que moi je suis monté à l’APECA en 43. Et là, ils m’ont attrapé avec mon camarade et ils nous ont emmené au commissariat. Là il y avait une presse en bois. « Comme ça si tu ne dis pas la vérité ! » Ils mettaient tes deux mains et ils disaient : »si tu ne dis pas la vérité, on t’écrase les doigts. »

Expédit Dijoux
« Moi le volcan, j’y suis allé quelques fois. Au gîte, partout là haut je connais. Je montais travaillé au volcan, écarter de la laine pour préparer les matelas pour les touristes. Ben déjà, mon mari était guide. (rire) … Il avait des camarades, un tas de guide, il s’appelait serge Dijoux. Tout le temps lui il partait. Une fois il est revenu, le temps était très mauvais, je croyais qu’il allait mourir, lui et le mari de Mme Leveneur et avec son tonton Alfred. Alfred Picard, Il y avait aussi Richard Lebihan, Paul-Albert Mussard, mon beau-frère aussi Louis Lépinnay, et Roland son frère. Nous on montait du lundi au vendredi. C’était obligé, maintenant ils donnent des aides pour gagner de l’argent. Mais avant il n’y avait pas d’aides.
J’aimais bien monter au volcan quand je pouvais encore marcher, mais là ça cale un peu… »

Jean-Maurice Lebihan
« Vers l’âge de 8 ans. Je ne suis presque pas parti à l’école. J’ai commencé à monter avec mon père. Lui était guide professionnel
je connaissais un peu les sentiers, un peu tous les recoins.
On ne connaissait pas Saint-Pierre, on ne connaissait pas Saint-Denis, mais le volcan par contre, là, on connaissait. Et quand mon père a commencé à prendre de l’âge, j’ai dit : « Écoute papa, maintenant toi tu restes à la maison, tu fais cuire à manger et c’est moi qui vais te remplacer. »
On a souffert un peu sur ce volcan, mais c’était la belle époque. On allait par obligation, mais il faut le dire, aussi par plaisir. On ressentait quelque chose d’autre qu’ici. Et puis la beauté du site, l’air qu’on respire. Et puis le soir, il y avait les blagues, les conneries, le petit coup de sec qu’on buvait ensemble avec les porteurs, les guides, avec les touristes.
Il y avait quand même une sacrée ambiance. »

Augustin Grondin
« …J’avais pas assez travaillé pour gagner la retraite. Pas assez travaillé déclaré. Je travaillais … bénévole, quoi. Il me manquait des fiches de paye pour avoir la retraite. Ben là je gagne pas beaucoup, 230, enfin un peu plus de 230 mais pour pas fermer je laisse 5€ sur le compte. Sinon La Poste ils ferment le compte. Ma sœur elle vient de temps en temps me donner des petits coups de main, c’est bon! Elle va venir chercher mon linge… Heureusement j’ai la famille qui m’aide un petit peu. C’est bien ! Si t’étais tout seul, tu ne connais personne. Comment faut faire ?… »

Éric Hoarau
« Dans ma spécialité, il n’y a pas vraiment de formation, il faut que ce soit un maître qui t’enseigne.
C’était Mr Bègue, Bègue Marius qui ma enseigné la base de la forge, mon beau père. Il est agriculteur.
il a vu que j’aimais le métier, alors il ma transmis. Au départ moi j ‘avais un diplôme en agriculture, je m’orientais vers l’élevage, Mais comme c’était un peu complexe pour s’installer…
et c’est madame qui a repris l’exploitation de son père. »
« En France par exemple certains forgerons utilisent du fer. Ils l’associent avec un acier plus dur. Chez moi je met de l’acier, et je rajoute de l’acier plus dur. Donc on en a un outil qui peu durer dans le temps. Qui peut aller une vie, qui peut aller plusieurs générations. »

Lucet Deurveilher
« Toujours habité ici, je suis né là. Tous mes frères et sœurs sont nés là. Papa était marié en deux fois. Le premier il y avait moi tout seul et le deuxième lit il y avait deux frères et quatre sœurs. Et dans le premier lit il y avait aussi cinq sœurs.
On a traversé la misère, maman est morte à 29 ans, la dernière fille n’avait que 3 mois et moi j’avais 9 ans quand maman est morte de maladie, on ne sait pas vraiment pourquoi, mais dans ce temps là, il n’y avait pas de docteur, pas de médicament comme maintenant. Il fallait descendre au Tampon, mais il n’y avait pas de transport, il fallait descendre à pied.
Il n’y avait rien, on mangeait du manioc, des patates, du tapioca. Pour le linge, on mettait du goni. C’était dur. Maintenant le goni on trouve plus, mais on mettait ça, avant.
On se chauffait au feu de bois, la plus part du temps on dormait mouillé le soir. Quand je travaillais à douze ans je menais des charrettes bœuf, je portais du charbon, des pommes de terres, planches bardot, n’importe quoi… »

Haussman Payet
« On plantait une citrouille, un pied de maïs, c’était pas piqué, rien ! J’ai planté des légumes, pas de produit ! Et ça pousse et je mange. Rien, pas de produit, pas une merde ! Maintenant tu trouves encore un gibier ? Y en a plus!
avant il y avait des cailles de Madagascar, des tikok, des serins, ti toulit, oiseau vert, oiseau blanc, tout ça c’était des petits oiseaux.
Pourquoi ? C’est tout le produit qu’ils mettent dans les champs, ça tue tout. quand tu fais de la prairie, il faut traité, ils mettent du désherbant, après ils plantent. D’où il tire son mangé, l’oiseau ? Du pied de chou, du pied de légume, des herbes, mais c’est empoisonné. Les sauterelles, il y en a plus, plus de caille, plus de lièvre. Il y a plus rien. Le lièvre il mange quoi ? Les herbes ! Lui aussi il est baisé. fini ! Et plus encore, la maladie elle fini en nous. »

Amélie Bègue
« Grand mère Kal, ceci cela, oui ! Ça c’est fait pour faire peur aux enfants. Mais pour moi il n’y a rien là dedans. J’ai jamais rien vu… Il y a des gens qui disent ils ont vu ceci, cela. Peut-être qu’il y des gens qui peuvent entendre des choses. rien qu’une fois, je me rappelle quand j’étais marmaille, j’étais gardienne de mouton. On les emmenait là-bas dans la forêt. On avait fait un bout de chemin avec les moutons, et d’un coup devant nous les moutons ont disparu, d’une seule voix, comme une envolée d’oiseau, partis! impossible de savoir où ils étaient passés. Ça m’a marqué jusqu’à aujourd’hui… les moutons sont partis, ça faisait « fliflilfifli… »

















